La vague slase

AlfinvsSlaseCoupe2
Argyraspide alfin contre cataphractaire slase, vase corelphique du Ve siècle

 

Il est possible qu’un petit réchauffement climatique se soit produit à ce moment-là, se traduisant à la fois par un durcissement des conditions de vie à l’est de la Dorsale et par un adoucissement à l’Ouest. Les archives restent évasives là-dessus, et persistent à nommer “Slases” tous ceux qui arrivèrent de l’Est au fil des décennies. Ces peuplades écrivaient peu, et leur généalogie est difficile à remonter. La plupart des études s’accordent malgré tout sur leurs itinéraires, qui partent tous d’une région située plus ou moins au nord de l’Arsur actuelle.

Les premiers Slases qui s’installent ainsi au nord du Sokar n’attirèrent pas vraiment l’attention des Alfins, qui goûtaient assez peu cette région relativement stérile. Tout au plus y voyaient-ils une population pastorale, dépendante du commerce avec le sud et l’ouest pour survivre quand les redoutables vents hivernaux soufflent sur ce qui deviendrait la plaine oslase. Et ces premiers colons correspondraient longtemps à cette idée, établissant leurs petites seigneuries campagnardes, régies selon une hiérarchie vassalique trop exotique et trop puérile pour que les alfins de Corelphe et Marta s’y intéressent davantage.

Ce qui ne prépara absolument pas les Alfins pour la deuxième et la troisième vague

Après environ un siècle de cohabitation, les premiers migrants slases s’étaient relativement bien intégrés dans le Godi Alfel. La puissance de la Foi Alfine avait efficacement absorbé leurs anciennes croyances, et leurs seigneurs avaient divisé l’ensemble  du territoire qui s’étendait des bords du Sokar à l’embouchure du Dalphenia en une multitude de domaines plus ou moins concurrents.

Un matin de printemps, les habitants de la lointaine Nontis eurent la surprise de découvrir au réveil une longue colonne de chevaux se déversant d’un des cols d’où les premiers Slases avaient surgi jadis. Cette fois, ni chariot ni bétail, mais des cavaliers montant des bêtes dont le pelage paraissait refléter les rayons du soleil.

Quand les premiers cors résonnèrent dans la vallée, les habitants de Nontis surent à quoi s’en tenir. Leurs capitaines mobilisèrent les citoyens, avec l’idée raisonnable que le mur de boucliers de leurs phalanges suffirait à barrer la route de ces nouveaux venus; il leur suffisait d’occuper rapidement le défilé qui serpentait depuis la montagne jusqu’aux premiers contreforts de la cité. Les Alfins avaient déjà expérimenté l’habileté des cavaliers slases, et redoutaient par-dessus tout de se faire déborder par les flancs – mais savaient leurs lances capables de défaire n’importe quelle cavalerie de front. Ils patientèrent donc, l’arme au point, que les barbares se découragent et tournent les talons.

En face, un jeune chef de guerre en quête de gloire du nom de Tamil-Car donna le signal de la charge à ses vassaux, et les chroniqueurs de Tyl qui consignèrent les témoignages mentionnent tous les tremblements du sol et le grondement assourdissant qui s’éleva, comme si une mer toute entière se déversait depuis les montagnes. Les phalanges alfines virent foncer vers eux d’énormes chevaux recouverts d’autant de métal que leurs cavaliers, lesquels tenaient à deux mains d’interminables piques.

Le monde alfin venait de faire connaissance avec ses premiers cataphractaires slases, et n’en dormirait plus pendant longtemps.

Cette bataille, au terme de laquelle Nontis fut prise et pillée, sonna le départ d’une vague de conquête vers l’ouest. L’orient engendrait seigneur de guerre après seigneur de guerre. Les petits domaines pastoraux des premiers immigrants furent avalés les uns après les autres, alors que les alfins se retranchaient sur le Sokar à l’Est et derrière la Dalphenia à l’Ouest. Mais seuls les moins ambitieux des seigneurs slases acceptèrent de se contenter de ces premières conquêtes. Tous rêvaient des plateaux fertiles que se partageaient les alfins de Liarnes et les tribus Ariciennes, à l’extrémité occidentale de la Dorsale. Lentement, sur des dizaines de front différents, les vagues slases passèrent le Dalphenia et pénétrèrent massivement dans le pays pour lequel ils avaient quitté leurs anciennes terres. À leur tête, ils se dotèrent d’un héros nommé Frid, fils de l’ancien seigneur Tamil-Car, dont le nom complet se disait donc Caril-Frid.

Les mythes, plus que les faits, mentionnent ce nom. Mais aucun érudit sérieux ne remet en cause l’existence réelle du champion slase – ni celle de sa némésis, Eucalias le Trémain, archonte-polémarque de Liarnes. Tous les slasiens connaissent la légende de leur enfance passée sur les plages du sud, avant que le destin ne les dresse l’un contre l’autre. Caril-Frid le cavalier, intrépide et impétueux, ne trouvait dans le monde alfin qu’Eucalias, stratège patient et prudent, pour lui résister. En mille cinq-cents ans de théâtre tragique, de conte au coin du feu et de romans, aucune des deux figures ne pris jamais l’ascendant sur l’autre dans l’esprit de ce pays de cocagne qui finit par prendre le nom de ses envahisseurs. Eucalias et Caril-Frid, la prudence et la fougue, la raison et la passion, la vertu alfine et la force slase… à bien des égards, ils devinrent les deux facettes d’une seule et même figure, fondatrice d’un esprit slasien issu de l’affrontement de ces deux mondes.

 

Publicités